15.11.2009
Les villes II
(La suite ? C'est ici...)
Mais vous vous en foutez des centres-villes, la sortie 9 vous la faites sur la file de gauche, à 120, 130, entre deux radars. Gould est plié en quatre, comme si il avait prévu qu'un jour sa grande carcasse rentrerait dans la fente du lecteur CD. Il ahanne la mélancolie comme un bucheron qui peaufinerait les angles à sept degrés plus une quinte, d'une allumette. vous en êtes au trois ou quatrième trous de boulette dans le velours gris du siège. vous voyagez seul, c'est juste du coin de l'oeil que vous les voyez se dévider les charmes à jamais secrets des villes. toutes ces lampes tout de même, elles doivent éclairer quelque chose ? Non, elles n'éclairent rien, elles signalent. Le clocher de la cathédrale Saint Thédrale, le tribunal de commerce en vraies pierres du pays, l'avenue Gabriel Ferry, le boulevard Jules Levard, et tout au bout du coin de la rue qui tourne, la gare qui est un chef-d'oeuvre de l'époque où le train ressemblait pas à une sonde rectale.
elles sont déjà dans le rétro les villes, c'est là qu'elles sont le mieux, la portion congrue de visibilité, dans le rétro, avec cette touche raffinée de pavés bien scellés. Une petite vignette pour le souvenir. La nuit vous remange, vous avez envie de pisser, la station service est à 12 kilomètres. C'est là qu'est la vraie vie. Le distributeur à café, les gueules hagardes et bronzées sous les néons chirurgicaux, les chiottes en musique, la pissotière qui se met à pisser, automatiquement, pour vous montrer comment on fait, proprement. N'empêche, pour le plaisir vous en foutez à côté. Vous voyagez seul, pas besoin de se laver les mains. Où ça va se nicher la révolte, tout de même.
Vous remontez dans la bagnole, contact, la CX se cale au niveau, le conjoncteur claque comme le fouet moucheté du dompteur du tigre qui a perdu une jambe lui, en comptant fleurette à une tigresse qui a fini par se tailler avec l'illusionniste, atteint lui même assez gravement par le mal des Indes. Mais Glenn vous fait savoir en rejouant pour la cinquantième fois la variation d'où les notes se succédent avec la lenteur détachée des traits blancs de la bande d'arrêt d'urgence, qu'il en a sa claque de faire du piano bar dans ce boxons où y a même rien à boire. C'est vrai vous buvez plus, vous laissez ça aux cons. Alors en seconde vous poussez le navire jusqu'aux épis du parking où sont les semis de remorques. Vous tirez sur la manette et le siège s'allonge, vous vous en allumez un dernier, pour le sommeil, un petit perse bien tassé. Et vous sombrez...
Et c'est là qu'elles sont les villes, dans le miroitement glissant, sous vos paupières closes. elles s'immiscent, le silence d'une rue, un square, la chienne qui frelate le cafard en longeant un petit canal, et trouve à chier dans les feuilles. Les petites maisons, les jardins sombres où vous avez rêvé de lui faire l'amour, pas à la chienne, bande de pervers ! ... en douce après lui avoir fait la courte afin que sa jupe écossaise se prenne pas dans les pointes rouillées des grilles. Des galets pris dans le béton des murs d'enceinte. quelques immeubles, loin du centre-ville, qui se renvoient de salles de bain en chambre, des clins d'yeux complices. Le silence apesantis d'un mimosa lourd et parfumé comme ses tétons... C'est là qu'elles sont les villes, sous vos paupières qui ne veulent plus se déciller car vous l'entendez encore cette voix : Allez ! casse...
(Et la c'est la fin.)
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14.11.2009
Les villes I
Elles sont comme ça les villes, tout d'abord vous ne faites que les regarder sur une carte, un point. Un point qui porte un nom, à qui l'on a donné un nom, il y a longtemps. Au temps où il n'y avait là sans doute qu'un gué, un carrefour, un sanctuaire renfermant une écharde de la vraie croix, un os, bien souvent une villa, c'est à dire une grosse ferme accompagnée d'une garnison. Les archéologues vous lèvent ça mieux qu'un vol de perdrix devant un promoteur culturel, amateur de gibier à plumer, à ses heures. Ce qui fait que sur la carte, à côté du point il y a un petit symbole. Quelque chose qui dit que dans cette ville, il s'est passé quelque chose. Quelque chose de grand, quelque chose qui va sûrement vous intéresser. La prochaine fois.
Vous sur l'autoroute, à 110 à l'heure, la carte dépliée sur le siège passager, vous voyagez seul, c'est une vieille habitude. De toute façon vous ne vous souvenez pas d'avoir jamais voyagé en famille, à l'arrière d'une guimbarde, Maman à la droite du chauffeur, Papa au volant, et vous trois à l'arrière cherchant quoi faire pour pas avouer que vous vous êtes un peu pissé dessus, depuis une demi-heure. Vous voyagez seul parce que à chaque fois que vous avez essayé de connaître ce bonheur là, rencontrer une femme, l'aimer, en être aimé, avoir avec elle, les yeux dans les yeux, deux ou trois mouflets qui savent pas se tenir en bagnole, sagement, c'est-à-dire morts, à chaque fois la bagnole a pas tenu. Une fois c'était une durit, une autre fois ça a été le joint de culasse, et encore une autre, c'est le circuit hydraulique qui s'est vidé sur le parking, juste après le péage. Alors à chaque fois que quelque chose vous dit : Casse-toi ! Vous montez dans la bagnole, un sac vite fait sur le siège arrière, les clopes, de quoi faire un joint, plusieurs, un douze planqué dans le moyeu central du volant, dans le lecteur CD, Gould et les variations Goldberg. Ceinture.
Elles sont là les villes, vous roulez la nuit, la nuit on sait bien que l'on va nulle part. Nulle part, sur la carte, c'est justement le non lieu que vous recherchiez. L'endroit où vous même vous êtes assuré dans vos rêveries dévissées de plus entendre ce : casse-toi ! Elles sont là, tranchées par l'autoroute, parfois coupées des fleuves par les six voies ordinaires. C'est rien une ville la nuit, c'est veule comme un tigre dans sa cage, ça scintille terne du pelage, ça luit vainement des canines mais ça mord que la carne d'équarissage. C'est raccordé par les trocarts des rocades, sortie 7, ZI des charmilles. Sortie 8, ZAC des Cornacs. Sortie 9, centre ville. Elles ont un centre les villes, une place largement ouverte sur le vide, bordée de bâtiments d'époque, peu importe l'époque. Au milieu de la place souvent il y a un truc, quelque chose autour de quoi l'on tourne, l'éfigie d'un type qui a passé là huit jours de sa vie, et qui si il n'était pas mort depuis la bataille d'Arcole, se repentirait encore de s'être laissé faire le jour où on lui a dit : Casse-toi !
(La suite après...)
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12.11.2009
La vie en tant que scie
Si il advenait que l'on me prouve par A+B que je suis né dans un pays riche, il faudrait par la même que l'on m'explique pour quoi je n'y croise à longueur de rues que des pauvres, des sans le sou, des sans grade, des sans actualité autre qu'à toujours remettre au lendemain l'équilibre sans lequel on est à la merci du premier vaccin venu. Ton bonheur est entre tes mains, tu es l'artisan de ta propre réussite, change d'air voilà tout ! Je m'y colle, je me lave, me rase, enfile une paire de chaussettes propres et toute la panoplie du parfait candidat. je sors de bon matin, je descends à la gare et en passant devant l'église, voilà-t-il pas que je croise un convoi funèbre.
Il y a là du veuf, de l'orphelin, des amis éplorés, de la famille aussi, des curieux qui se renseignent pour le cas où, et le petit personnel qui se charge d'organiser tout ça, que ça ait l'air de quelque chose de digne. C'est pas toujours le cas. Je passe, je ne connaissais pas la défunte, vaguement peut-être. Un coup mal tiré, un soir où le mari faisait de ses dix doigts, quelques heures supplémentaires, accroché au clavier de son ordinataire. Pas plus. J'ôte tout de même mon chapeau, il me semble qu'un des orphelins ne m'est pas inconnu, il me fait même un signe. Triste petit.
Je continue ma route, une où deux mains se tendent mais ce matin, c'est décidé, je réussis. Pas le temps pour m'occuper de la détresse d'autrui. A la gare ! C'est une vraie mafia ! Ma voisine, qui s'y connaît un peu vu que dans les années quarante, elle tendait aussi la main, mais très énergique, celle-là, m'a déjà avertit. Vous leur donnez un jour, et vous êtes fichu mon pauvre monsieur ! J'ai l'air, moi, aussi pauvre que ça ? Pas ce matin, je suis remonté comme un coucou niché dans un fourgon délocalisé de la Bling's. J'y cours au cul au bonheur. Je suis sur le quai, avec les autres, j'attends le RER, le train de la réussite omnibus. Mais voilà que sur les ondes on annonce un sacré retard, une demi heure pour le moins. Un suicide en amont. Un cadre dynamique, dynamité par le stress. Chers voyageurs, on ramasse les restes, on fait des doggy bags pour les affamés et on rétablit le trafic. Ça rassure, je commençais à suer dans mes chaussettes propres, je m'envoie une giclée de menthol discret, entre les orteils. Enfin la rame arrive, les autres et moi on se fait les politesses d'usage. Et on roule, on roule, on roule, on roule, là on s'arrête, et puis on roule, on roule, on roule et enfin la capitale se met à luire devant nous, comme un lingot de béton ciré.
Quelques couloirs, des bousculades bon enfant, un coup de savate à un petit mafieux roumains d'à peine six mois, que sa mère de location a laissé en plein milieu des Escalators. Et me voilà à pied d'œuvre. Alors mon gaillard on en veut ! On va y aller ! On a la gnaque !!! Si vous le dites ! que je me pense sans desserrer les lèvres du grand sourire pincé que je lui adresse en guise de oui-oui convenable. Lui c'est le chef du troisième bureau du ramassage du tri sélectif en milieu urbain. J'ai trouvé cet emplois précaire d'une durée absolument indéterminée par un ami de ma femme. En échange de quoi il l'invite tous les mercredi au cinéma et après ils vont boire un verre, et après ... Après je peux pas dire elle me raconte pas tout. Elle est assez indépendante, dans son genre.
Bon, ce matin on ramasse que les mâles ! On y va doucement, faut pas choquer le passant. Vous connaissez tous la consigne, à la moindre question, on répond : C'est pour les ramener chez eux madame, là où il fait chaud et où le lait et le miel coulent en abondance. Ici vous comprenez, ils dépérissent. Par Saint Besson ! Comme vous faites bien ! Moi comme c'est mon premier jour, c'est que les vieux qu'on me donne à pousser dans le fourgon. Même c'est pas trop fatiguant. Allez Pépé, faisez attention à la marche. Mais quand même je me dis : Si il advenait qu'on me prouve par A+B que je suis né dans un pays riche il faudrait aussi qu'on me démontre pourquoi il y en a toujours plus à charger dans les fourgons ? Les cadences deviennent infernales. Il a raison le délégué syndical.
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11.11.2009
Bancs de brumes
Il n'était pas question que nous pliions, que nous nous traînions d'ordre en contre-ordre, que nous nous levions avant que le levain ne se soit mêlé du pain de nos vies. Il était hors de question que nous nous mettions hors de nous, que nous suffoquions tout en devenant de plus en plus productifs, que nous éclations de rire simplement parce que le guignol portait le silice des amuseurs, que nous nous mettions à larmoyer à la vue du premier semblant de brume enveloppant la disparition des dieux. Il n'était pas question qu'on nous déloge du pas des portes où nous battions la semelle afin qu'on nous débauche des orgies de pain noir. Il nous semblait vain d'écouter nos noms défiler à l'appel des barbaries industrielles. Nous marchions au pas ? Peut-être. Nous baissions les yeux ? Oui. Nous restions en silence sur la ligne de front ? Bien entendu. Étions-nous des assassins ? Nous l'étions.
Cette nuit, la dernière, nous sommes tous assis, tremblant de froid, sur un banc de brume. De l'autre côté du parapet il n'y a rien, rien qu'un autre banc de brumes, sur lequel sont assis, comme nous, des millions d'ombres casquées. Des ombres émaciées pour qui il est hors de question de plier, de se traîner d'ordre en contre-ordre. Qui ne se lèveront pas avant que le levain ne se soit mêlé du pain de nos vies.
(pour Fabien Dufour)
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10.11.2009
Soleil plongé
Dans l'immensité d'une flaque je me suis retrouvé hier à contempler tout ce que le sac de mes cités illusoires avait laissé après l'achêvement, grandes ruines fumeuses. Une flaque que le ciel plombé en se déversant comme une cuvette d'eau grise, avait laissé là. Devant moi, à mes pieds elle gisait, sa peau bourbeuse et lisse s'illuminait tristement d'un soleil liquéfié comme le souvenir de n'avoir été que ça, un soleil plongé dans l'ardeur inverse du vivant marécage de l'attente. Le sac avait eu lieu, cent fins, et j'avais passé tout ce temps, dissimulé, la peur au ventre, un noeud de vipères que je voulais sauver du pillage où je me laissais aller. Prenez ! Prenez tout ! Laissez moi simplement la mue. La mue que l'amour mord pour en ouvrir le fermoir. La mue dont la mémoire ne garde qu'un peu de boue craquelée, au fond d'une flaque réduite à l'état de poussière. Quand le soleil enfin s'ébroue et ne confère plus aux étoiles mortes une lumière froide, cette illusion qui appelle au pillage.
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29.10.2009
Under Taker (adversité III)
Il avait avancé tant de pièces à la fois, trop de pièces à la fois. La table, les cases noires et blanches, il en avait fait un champ de bataille indescriptible. Tout courait en tous sens, les couleurs se perdaient dans les fossés qu'il avait creusé, des incendies grondaient où des pions calcinés finissaient dans les cendres d'une stratégie de démiurge infantile. Les rois se disputaient en aveugles les atours mis en guenilles des reines, les reines se crêpaient à propos des faveurs libidinales des cavaliers, les cavaliers traînaient leurs montures comme des chevaux à bascule entre les mains d'enfants écrasés par des armures trop grandes. Des tours on ne voyait plus rien que des nuages de sciure dont les fous de chaque camp se disputaient la mouture. J'en ferais un pain pour nourrir les repus ! disait l'un. Je suis le roi de ce tas là ! hurlait l'autre. Tandis que les deux autres, de quel camp ? peu importe, singeaient les amours défuntes des deux joueurs.
Il s'était assis en face d'elle, lui faisant signe de l'accompagner en cette joute innocente. Ce qu'elle avait fait de bonne grâce, lui confiant ainsi les clés de son bonheur. Puis à mesure qu'elle lui signifiait que tel mouvement, telle combinaison n'étaient pas conformes à la règle, il précipitait sur elle la fleur de feu dont l'éclosion lui rongeait le coeur. Ce vieux coeur plongé dans le fleuve d'où son innocence primitive n'avait jamais réussis à regagner la berge qu'en se laissant porter sur les branches coulées d'arbres usés par la résistance au mouvements tristes des courant contraires à la satisfaction des océans. Il l'avait regardée à la dérobée et à chaque fois lui avait trouvée des beautés qui le laissaient sans voix. Cent voix lui chantaient à tue-tête qu'elle était ce pour qui il était fait. Ce qu'il avait cru, ce qu'elle savait, ce en quoi il voyait toujours la source de ses plus tendres pensées. Ce pendant, entre eux les derniers chaumes finissaient de calciner, une fumée sale montait du silence à l'abri duquel elle se tenait, le regardant lentement se dissoudre dans des prières qui ne lui ressemblaient plus, pourtant. Elle le savait autre. elle savait le soin qu'il apportait aux saveurs dont ils jouissaient ensemble, encore. Elle savait des mots que lui seul prononçait sans rougir qu'ils pussent paraître d'un autre temps. Ce temps dont il venait et qui se refusait encore à le laisser affirmer que la guerre était finie, puisqu'il l'avait perdue tant de fois, elle, au milieu des combats et des retraites. De l'autre côté d'un échiquier où il l'avait invitée à prendre sa place. Mais ce qu'il ne lui avait pas dit. Car on ne dit pas toujours tout, surtout quand l'on aime ... C'est que jamais il n'avait su jouer à aucun jeu de société. qu'il se refusait même à apprendre les règles d'aucun. Que le jeu pour lui était le plus vilain masque dont les vivants se couvrent pour se montrer tels qu'ils sont, à la vérité.
Puis vint à tomber du bestiaire, à l'aube d'un jour d'absence, le photomaton où ils étaient tous les deux, bouche à bouche et riant, alors que dans le hall de la gare de Valence, quelques passagers immobilisés par des trains qui n'arrivaient pas, attendaient qu'un baiser les emporte.
Alors en silence il remit son feutre en place et serrant entre ses doigts le rosaire de ses amours il en égrenna les grains de beauté, tandis qu'elle refaisait le rose de ses lèvres.
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28.10.2009
La marque de l'ange
Les étoiles ont au ciel, sans saison, des raisons secrètes de briller. Elles boutonnent l'habit sombre de la nuit solitaire. Nacre scellant le gros drap du lourd manteau sous lequel je vais. Je sors dans ces heures là pour quelques pas heureux, je marche d'un cercle de lumière à l'autre. Entre deux le fil qui n'existe pas, le fil que les épeires tissent pour moi. Alors je fais ma toile. Comme elles en espérant qu'un ange viendra au bout d'un long silence d'affût. Un ange sans bavardages, aimable comme la substance nouricère du ciel nocturne. Je me repais de nuit, comme elle j'attends des ailes et quand le sourire inéfable d'une étoile me touche, je me remets en marche, vers le centre de ma vie. Qu'un ange enfin m'éfeuille du bout de l'index, qu'il ôte ce qu'il inscrivit à mes lèvres la nuit de ma naissance, en serrant la boutonnière de l'étoile qui est ma gouverne. Que mon verbe se débraille et que j'aille enfin nu, puisque c'est nu que le monde vous accueille, et que c'est aussi nues que les étoiles détaillent, au ciel qu'une nuit habille de ventre, la vie telle qu'elle est, avant que l'ange ne grave son sillon à nos lèvres.
(pour PG)
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27.10.2009
Entrain
Nous nous enfoncions, abrutis, défoncés, en silence dans une nuit sans bruits. Une nuit de ouate brune à parements argentés, et regards d'ogres maigres nous convoitions tout ce qui semblait nous manquer pour être heureux enfin, selon l'ordinaire de la coulure humaine. Quand nous nous croisions, par mégarde, nous n'avions plus rien à décrypter que les numéros affichés sur le cadran digital de nos lèvres closes. nous ne lisions plus que d'épais volumes sur la crédulité, d'épaisses briques de papiers sanctifiés par les autorités, bon à tirer. Bon à tirer. Novembre n'allait succéder à rien, mordre la terre gelée, il nous restait cela à faire avant de jouir des morsures du temps présent.
A l'appel de votre nom vous vous mettrez en rang le long de la clôture. Le matricule de vos rêves bien en vue. Ceux qui rêvaient d'être heureux seront dirigés vers la porte de gauche, les autres, ceux qui ne rêvent pas, seront traités sur place, par nos hôtesses de l'ordre. Attention, je répète ! Toute tentative pour échapper à la collectivisation des joies célestes sera réprimée dans un bain de lait et de miel! Il est recommandé par le conseil de l'ordre sanitaire de se munir de sa carte de donneur de sang froid.
L'histoire nous avait appris qu'elle savait selon les époques s'accoutrée des plus subtils atours afin de repasser les plats. Les historiens s'égosillaient. L'histoire ne se répète pas. et ils nous le répètaient sur tous les tons. L'ordre fournissait les partitions. Mais pourtant ce matin là, nous y étions, en silence, sous le regard de nos anciens frères, en uniforme. Le leur était brun et pesant sur leur hanche une arme de poing dont nous essayons de nous convaincre que jamais, non jamais ils n'en faisaient usage. Le notre n'était plus que de la peau sur les os, jetée comme un sac par dessus les épaules qui nous pressaient de toutes parts d'avancer, au commandement. Je pesais, pour ma seule part soixante sept kilos. 67 kilos pour un mètre quatre-vingt-six. 1m86 au sommet duquel ma tête vaguait, absente à présent. Toute vide des cris qu'elle avait secrètée et dont l'alarme tintait comme la crécelle idiote d'un spectre promis à un bel avenir.
Nous étions là, une vaste prairie bordée par un centre de rétention sanitaire et au loin la promesse d'une toussaint surnuméraire. Le seigneur est mon berger, il me conduit dans de verts pâturages! Le saigneur est mon berger, il...
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22.10.2009
240 allumettes
A chacun sa fortune. A chacune son fortin. J'ai vidé ce matin, sur la table de la cuisine une grosse boite "familiale", allumettes de sécurité. J'ai commencé par en faire une tour, une haute tour crénellée, une tour de guet d'où je puisse observer le mouvement de la seule étoile que je sache reconnaîte au ciel; Quand le ciel lui même n'est pas plus lourd de suies que je ne le suis ordinairement. La tour s'est dressée, un peu, puis peu à peu des clair-voies une rumeur s'est élevée. Une rumeur d'homme en armes. Le triste chevalier à la triste félure s'ébrouait au milieu d'un amas de conserves vides, aux bords taillés pour l'égratignure. Il cherchait monture, mais de monture point, la tour était trop étroite pour contenir une écurie digne d'un palefroi digne de servir un croisé tel que lui. Sa croix ? Loin d'orner l'écu de fer blanc et l'épaule de sa guenille, sa croix était en lui, comme un cheval de frise décoiffé par les orages amoureux. Au sein de la tour qui s'élevait à mesure que les allumettes croisaient et recroisaient le petit bois et le souffle vermillon du soufre, un grand tintamarre d'imprécations et de questions sans cintre secouaient la penderie :
- Qui m'a foutu un tel bordel dans les chausses ? Où est la petite laine dont j'aime à me couvrir la carcasse ? Eh vous là haut ? Au lieu de jouer avec les allumettes, votre bonne maman vous a donc rien appris ? Feriez mieux d'aller me quérir quelques effets sentant un peu moins le renfermé. Où est passé mon bonnet de police ? Pourquoi mes caleçons sont-ils pas à la place de mes caleçons et qu'en leur lieu et place je ne trouve plus que fragile gaze et dentelles ajourées et tout ce dont les dames aiment qu'on les en débarasse délicatement, dans le clair-obscur où je me trouve mieux qu'à mon avantage, vu l'âge ? N'y a-t-il donc plus ici mâle qui vive ? Foutre d'ange ! Où ais-je fichu ma quête ?
La tour branlait, normal vu mon âge. Et j'avais bien de la peine à lui faire atteindre les horizons dont je me privais en vaguant à des occupations de démiurge désobéïssant par nature. Il allait donc falloir que j'aille faire la lessive avant que la tour ne tombe sous les tristes effets du minuscule preux, qui pour l'heure en occupait la garde-robes en brisant des cure-dents comme on brise des lances, pour se mettre en jambes. Aucun programme sur le sélecteur de la machine n'indiquait ni heaume ni cotte de mailles ni rien de tout le saint frusquin dont s'équipent les lourdaud pour, allant pourfendre de quelconques indifférents à leurs différents conjugaux, et en ne rêvant que de s'en retourner, tout auréolés de gloires mythiques, à la couche de leur aimée, férailler et de taille et de toc en des contrées où nul ne les attendait. Je ferais donc ça à la main et au savon à barbe.
La fragile construction n'y tint pas. Le chevalier s'en prit plein la poire et je me retrouvais donc avec sur la table de la cuisine un amas de petit bouts de bois qui ne demandaient qu'à flamber pour un bref instant. Trop bref instant des incendies de gares où l'éternel retour du silence pèse sans qu'on y puisse rien que peser dessus afin qu'il soit un peu plus lourd. Je fis le choix, du petit tas de bois, d'en faire un labyrinthe. Un étrange labyrinthe dont je connaissais depuis longtemps l'entrée et dans lequel, bien qu'échouant souvent, je continuais à chercher la sortie.
Au ciel les étoiles ! Dans ses yeux les étoiles ! Et à moi, les allumettes qui sont comme 240 jours d'absence, à éclairer de leur flamme emballée la noirceur du labyrinthe.
(Pour Miette et Noirte, à PG)
11:49 Publié dans Relis tes ratures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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20.10.2009
Scribalablablad
Tiens, un livre ? Encore un ? Tiens un autre ! Seigneur ! Une bibliothèque !!! Sainte horreur; J'éprouve une sainte horreur pour tout ce qui ressemble à un cimetière. Tous ces dosserets, toutes ces jaquettes, ces alignement alphabétiques de noms, de titres, comme des plaques de granit pieusement fendues par le gel et les saisons sans aucune visite. A notre Flaubert chéri ! Regrets éternels ! A Céline, la résistance française! A Nietzsche, sa soeur bien aimée!
Et au fait vous publiez quand ? Quand les poules se passeront de dents à leurs couteaux. Quand j'aurais moi même plus assez de dents pour déchirer la cartouche meurtrière. Quand un éditeur flairant le bon coup posthume se fendra de faire autre chose que d'envoyer au casse-pipes un catalogue de viande morte. Quand Google TM, père impair et passe, aura tout numérisé et que le père Goriot au détour d'un écran plat se tapera Zazie, dans le métro. Et personne y trouvera rien à redire, vu que le digest deviendra la Maalox TM du lecteur de cartes à puces aigris. Quand j'en aurais fini d'aimer mon prochain comme on rate la correspondance. Quand le poisson rouge aura appris à voler de ses propres ailes. Quand vous ne lirez plus dans l'espoir d'être lu. Quand les ascenseurs seront devenus autre chose que des confessionnaux en panne d'escaliers. Quand je serais orphelin de mes dernières amours. Quand en haut des phares que sont supposées être les bibliothèques, les gardien auront cessés d'agiter les signaux d'alarmes pour des cargos chargés jusqu'au château de miettes renonçant au pain d'amour. Quand les étoiles ne seront définitivement plus que des trous qu'il suffira d'agrandir pour y voir clair dans le regard de l'autre. Quand le cancan de la rumeur ne prendra plus le premier canard venu pour un génie des belles lettres. Quand je lirais autre chose que les âneries que j'écris avec une complaisance de pêcheur à la ligne, avec retour de chariot automatique et impression par jet d'encre. Quand la fille de son père s'aimera comme je l'aime. quand le diable aura brûlé ses sabots. Quand demain sera autre chose qu'un remix infâme de ce qu'hier n'aurais pas du être. Quand j'aurais compris que les trains n'en sont plus puisque le voyageur n'a plus rien en tête que d'arriver vite, là où personne n'attend qu'il advienne quoi que ce soit. Quand j'aurais fini de faire cuire la soupe dont je ne mange pas puisque je me repais ordinairement de l'appétit des autres, et que ça fait ma joie, cette fringale enfin rassasiée. Quand j'aurais admis que le beau est dans le sale, que le sale est dans le laid et que le laid se contente de l'humanité pour fleurir merveilleusement.
Oui bien entendu mais vous publiez quand au juste ? Demain, enfin je crois. Ca dépend un peu de l'heure à laquelle l'incendie se déclare dans la bibliothèque.
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